Les Recettes de Nounou Ogg, de Terry Pratchett

Dans ce recueil de recettes un peu particulier, la célèbre sorcière Nounou Ogg nous livre ses secrets pour réaliser les plus fameuses spécialités culinaires (ou presque) de tout le Disque-Monde… à nos risques et périls !

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L’annonce, en mars dernier, de la mort de Terry Pratchett, m’a causé un petit coup au coeur… Depuis dix ans déjà, ses Annales du Disque-Monde me réjouissaient, et c’est avec lui que j’ai osé mettre un pied dans la fantasy, certes un peu (beaucoup) loufoque.
Si Terry Pratchett, qui se savait atteint de la maladie d’Alzheimer, avait milité dans les médias pour le droit de mourir dans la dignité, et que ses lecteurs étaient donc en quelque sorte prévenus de l’issue qui se profilait, il n’en reste pas moins que la nouvelle de sa mort a bouleversé de nombreux fans. Mon premier réflexe a été de me précipiter dans ma librairie fétiche pour acheter quelque chose de lui : j’en suis ressortie avec Les Recettes de Nounou Ogg, mais toujours aussi triste.
il aura fallu attendre novembre pour que l’amie Emma et moi fassions un sort à cet ouvrage : c’est enfin chose faite !

Le livre s’ouvre sur une dispute, par notes interposées, entre les éditeurs ayant eu les recettes entre les mains avant publication : ils s’inquiètent du fait de livrer au public des recettes dangereuses ou sujettes à interprétations pour les esprits les plus mal tournés, connaissant déjà de quoi Nounou est capable !

Vous vous souvenez de ce qui s’est passé après que nous avons imprimé Les Plaisirs de la chère ? Je n’ai plus jamais regardé les flans de la même façon. Mon épouse glousse dès qu’on parle de crème, ce qui, je vous l’assure, est assez déconcertant après trente ans de mariage.

Nounou Ogg se fend elle-même d’une préface dans laquelle, rappelant que les sorcières sont « les suppositoires de la tradition », elle explique l’intérêt de perpétuer recettes ancestrales et art de recevoir.

Si vous donnez un dîner, que dit la bienséance de faire asseoir un homme qui gagne sa vie en glissant des belettes dans son pantalon pendant les foires, et qui y est donc fort respecté, à côté de la fille d’un homme qui a autrefois dépouillé le fils puîné d’un marquis ?

Dans un manuel qui ferait pâlir d’envie Nadine de Rotschild, Nounou Ogg détaille les convenances à respecter lors d’occasions précises (fiançailles, mariage, enterrement…) et les manières les plus élégantes de déguster les mets compliqués.

Les artichauts : l’aliment amaigrissant parfait, puisque les éplucher et les manger requiert plus de calories qu’ils n’en contiennent. Arrachez chaque feuille individuellement, trempez la partie charnue dans la sauce, et raclez-la avec les dents. Reposez la partie restante en tas sur le bord de votre assiette, quoiqu’il soit permis de la jeter dans l’abat-jour. Les artichauts ont été inventés parce que les riches n’avaient pas assez de choses à faire de leur temps.

Si jamais, après avoir été prévenus maintes et maintes fois, vous envisagiez quand même, comme Emma, de réaliser l’une ou l’autre des recettes du livre, dites-vous bien que la version qui vous en est livrée a été retouchée par Nounou Ogg pour être rendue comestible ! Ouf. Voyez ce qu’elle nous dit par exemple des sablés de voyage.

La version originale est en fait la variété humaine du pain de nain, ce qui revient à dire qu’il vous maintient en vie mais vous fait regretter de ne pas être mort, et se conserve particulièrement bien parce que personne ne veut le manger. Je l’ai améliorée un peu, afin de la rendre un peu attractive aux yeux de gens qui ne sont pas naufragés sur un canot quelque part et n’ont pas déjà mangé leurs vêtements et le plus faible des survivants.

Ce livre de recettes est donc un moyen amusant de croiser les personnages emblématiques des Annales, et se révèle surtout être un moyen idéal pour ne pas dire au revoir à Terry Pratchett. Nul doute que les tomes qu’il me reste à lire trouveront leur place ici !

L’Envie, de Sophie Fontanel.

Parce qu’elle décide un jour de refuser de soumettre encore et toujours son corps aux caresses des hommes, la narratrice conte son combat pour l’acceptation par ses proches de cette différence, cette asexualité recherchée et défendue bec et ongles.

Les mots qui ouvrent l’ouvrage de Sophie Fontanel sonnent très justes au sujet de la difficulté, en ce début de XXIème siècle, à faire accepter l’idée que l’on ne veut plus s’obliger à des rapports charnels amoureux : « la pire insubordination de notre époque », nous dit-elle. Si toutes les mœurs, modes, tendances, peuvent s’entendre entre deux individus, du mariage à l’échangisme, la revendication d’une abstinence voulue est incomprise. Tout au long du roman, les proches cherchent à persuader la narratrice que quelque chose ne tourne pas rond, et favorisent les contacts avec des hommes dans les bras desquels ils veulent la pousser. Elle se heurte alors à une norme insoupçonnée qui lui révèle le caractère étriqué des vies de ceux qui l’entourent, malgré les apparences qu’ils se donnent.

Je découvris des convenances dans les univers les plus libérés. Des gens évolués, contre n’importe quelle forme de censure, ils se vantaient de braver les limites. Moi je les explosais dans l’autre sens, et ils levaient les bras au ciel. Ils avaient absorbé les drogues les plus touillées, les plus inutiles, s’étaient mis dans des états tels qu’ils ne s’étaient pas doutés que j’étais un témoin. Moi je m’injectais dans les veines l’idéal le plus pur et de la meilleure qualité qui soit, et je les choquais.

Le rejet de toute forme de proximité physique est expliqué en partie par la découverte, dès 13 ans, d’une sexualité décidée par les adultes et qui soumet la jeune fille, devenue jeune femme puis femme, à un désir masculin pressant et oppressant.

Je lui appris que plus un homme s’approchait, plus il devenait incontrôlable. Passé un certain cap, il parlait sans ménagement, en plus on n’osait en demander aucun.

Ainsi, en se fermant aux hommes, la narratrice se retrouve-t-elle par elle-même et pour elle-même. C’est son corps qu’elle ré-apprivoise et qui se déploie dans toute sa vitalité, au point qu’elle en devient plus belle, grandie et affirmée. Une succession de très courts chapitres court jusqu’à la fin, comme autant de témoignages recueillis : parce qu’elle est à part du grand bal de la séduction humaine, des parades nuptiales et des mensonges intéressés, Sophie attire les confessions de tous : les couples qui se déchirent, l’absence de désir pour celui qu’on aime, l’obligation de donner toujours plus à l’amant, toutes les douleurs muettes sont révélées, et la violence ressentie par celui ou celle dont le corps est nié, oublié, maltraité, méprisé, est un véritable crève-cœur.

Regrettons toutefois que ce roman, à l’écriture si poétique, n’aborde la sexualité que sous ses formes les plus malhabiles ou destructrices. Si l’on comprend la détresse d’un corps toujours brusqué, l’atmosphère devient étouffante et, en refermant ce livre, je ne rêve que de lire son extrême inverse pour me rappeler à quel point le lien entre deux corps, deux âmes, peut être beau.

Un Souvenir indécent, Agustina Izquierdo

Didac Cabanillas est mort depuis plusieurs années déjà lorsque Blas rencontre par hasard dans Barcelone celle qui fut sa maîtresse, Elena Berrocal. Ils se revoient à quelques reprises, assez pour qu’Elena avoue sa vérité sur les rapports qu’elle entretenait avec Didac, et que Blas confronte à ce que lui avait confié son ami avant de mourir.

L’indécence proclamée par le titre de l’ouvrage n’est pas feinte : Elena raconte qu’elle a su rendre Didac fou de désir, en exigeant de lui qu’il la fasse jouir, en usant de ses doigts, dans des lieux publics ou offerts aux yeux de tous. Elle se fait un malin plaisir d’initier Didac aux délices du langage cru, renforçant son excitation.

Il mit longtemps à s’éprendre de cette liberté que j’avais dans l’usage du langage, cette liberté de parler sans mentir. Puis il éprouva cette allégresse qui éclaire l’esprit de ne jamais se duper avec des mots. Il connut cette jubilation, d’autre part, que tout le corps ressent quand la bouche prononce lentement des expressions qui ne sont pas permises d’ordinaire, et quand on les articule posément, fermement, pour les rendre moins tolérables encore.

Pourtant, malgré les apparences, Un Souvenir indécent n’est pas un livre érotique. C’est un condensé de douleurs, qui se fracassent les unes après les autres contre les incompréhensions du pseudo-couple formé par Elena et Didac. Pas une fois elle ne se donnera à lui, pas une fois elle ne lui offrira son corps, qu’il désire tant.

Mon plus grand voyage était peut-être d’enfoncer mes joues, mon nez, mes lèvres sur ses seins si ronds et si lourds. Mais sans cesse, elle cherchait ma bouche, éloignait mon sexe de la proximité de son corps et suppliait :
« M’aimes-tu ? »

Qui est donc Elena ? Pourquoi se refuse-t-elle à Didac, qui lui témoigne pourtant son attachement, qui est présent pour elle et lui offre tant ? Les facettes que laissent apparaître le propre récit d’Elena, la confession de Didac et les souvenirs de Blas ne révèlent que trop peu de cette activiste politique, anarchiste devenue dévote mais qui ne trouve aucun secours dans son dieu.

Dieu est cruel. Son image est muette. Des mains qui sont clouées ne caressent pas.

Le plaisir féminin, qui sous-tend le récit, en est pourtant le grand absent. Paradoxalement, il semble être recherché autant que craint par Elena. On ne sait si elle le considère comme un abandon ou un aveu de faiblesse, mais son attitude fuyante sème le doute.

Le plaisir qui nous arrache la joie la plus intense est parfois une prison où nous souffrons.

C’est donc l’insatisfaction qui prime, mais Elena n’est pas claire. Blas s’en rend compte : son récit n’est pas cohérent avec l’impression de Didac.

Je n’ai jamais joui dans les bras d’un homme. Ils épongent un ruisselet. J’ai toujours rêvé de la mer.

Les mots de Didac révèlent un homme meurtri, rongé par le désespoir d’un désir jamais partagé et d’un amour qui se dit sans se traduire par les corps. Le chapitre XXVIII est un manifeste sublime sur le désir masculin.

Un Souvenir indécent est une réflexion complexe sur l’attraction des corps, plaisir et désir, mais qui, a posteriori, laisse une impression d’irrésolu et d’incompréhension sur le pourquoi du comportement d’Elena.

mardipermis

 

Une lecture réalisée
dans le cadre du premier
mardi chez Stephie !

Les Braises, Sándor Márai

Désormais âgés de 73 ans, Henri et Conrad ne se sont pas vus depuis plus de quarante ans. Eux qui furent les amis les plus proches, aussi fusionnels que peuvent l’être des jumeaux, ont été séparés par le brusque départ de Conrad pour les Colonies. Leurs retrouvailles, dont ils savent qu’elles ne dureront pas plus que le temps d’une nuit, marquent l’ultime occasion pour eux de faire éclater la vérité sur les raisons de leur éloignement mutuel.

Les BraisesC’est dans l’obscurité d’un château hongrois que se déroule l’entrevue d’Henri, son propriétaire, militaire de carrière devenu général, et de son ami Conrad. Tous deux se retrouvent dans les conditions quasi exactes qui furent celles de leur dernier dîner, presque un demi-siècle plus tôt, le général poussant l’effort jusqu’à faire reproduire le même menu au dîner.

Le château était un monde en soi, à la manière de ces grands et fastueux mausolées de pierre dans lesquels tombent en poussière des générations d’hommes et de femmes, enveloppés dans leurs linceuls de soie grise ou de toile noire. Il renfermait aussi le silence qui, tel un fidèle emprisonné à cause de sa profession de foi, dépérit sur de la paille pourrie au fond d’une cave.

Même Nini, la très vieille gouvernante, autrefois nourrice du général, est toujours là, et veille dans l’ombre à ce que le décorum soit parfait. J’ai regretté que son personnage ne soit pas davantage exploité, alors que l’auteur la présente de manière si fine.

Elle n’avait alors que seize ans et était fort belle : de petite taille, mais robuste, d’un calme et d’une assurance intérieurs, comme si son corps connaissait un secret, comme si en ses os, en sa chair et en son sang, elle recelait l’énigme du temps et de la vie, un secret indicible, incommunicable.

Les femmes, dans ce roman, sont au nombre de trois : outre Nini, on y rencontre la mère du général, une Française expatriée par amour et qui regrettera toujours son pays, et Christine, l’épouse du général, morte huit ans après le départ de Conrad. Les deux amis, pourtant, avaient décidé au sortir de l’enfance qu’aucune femme, jamais, ne pourrait briser le lien si fort de leur amitié.

Ces femmes avaient apporté dans leurs vies les premières ébauches des rêves d’amour et tout ce dont l’amour se compose : le désir, la jalousie et la solitude qui consume. Pourtant, au-delà des femmes et du monde, s’était affirmé en eux un sentiment plus fort que tous les autres. Seuls les hommes connaissent ce sentiment. Il se nomme amitié.

Toutefois, ce lien si étroit entre eux est mis à mal par une différence de nature : l’un est un aristocrate désargenté et musicien, l’autre porte son destin de militaire dans son sang. Leur tempérament les éloigne comme une fatalité, tout comme leur rapport au monde. Et si une apparente concorde subsiste, leur différence grandit et s’affirme, jusqu’à la trahison.

On aurait dit que Conrad était un magicien qui, installé dans son fauteuil, se creusait la tête pour trouver la raison d’être de l’humanité et le sens de la vie pendant que son apprenti courait le monde pour observer et lui rapporter les secrets de l’existence humaine.

Ce qui est frappant, dans la relation qu’entretiennent Henri et Conrad, c’est l’absolue certitude avec laquelle ils ont vécu pendant toutes ces années : jamais ils n’ont douté du fait qu’ils se reverraient au moins une fois avant leur mort pour régler le sujet qui les hante depuis tant de décennies.
Le souvenir de Christine, qui a partagé leur vie quelques années avant de mourir, encore fort jeune, revit avec eux à travers les souvenirs intimes évoqués par Henri, qui confie enfin ses doutes et ses erreurs.

Comme je le disais, j’ai compris bien plus tard seulement que les personnes tenant tellement à la sincérité absolue sont celles qui tremblent d’avoir un jour leur vie réellement remplie de secrets inavouables.

Les quarante années de séparation ont été l’occasion pour Henri de porter un regard peu amène sur ses propres manquements : en reconnaissant ses fautes, il apparaît sous des traits extrêmement durs et démontre le prix auquel il estime l’honneur et l’orgueil des hommes. C’est d’ailleurs justement par respect pour ces deux valeurs qu’il porte aux nues qu’il ne demande pas de comptes à Conrad, ni ne réclame d’excuses. Il a besoin que celui-ci l’écoute, car il a compris, dans ces années de solitude, l’une des raisons principales du départ de Conrad : leur discussion est un moyen pour lui d’exposer le fruit de son raisonnement et de retrouver, un temps, le plaisir du débat avec Conrad. Ainsi, leur histoire personnelle est un moyen de disserter sur l’amour et la passion.

Lorsque, par hasard, deux êtres qui ne sont pas de nature différente se rencontrent, quelle félicité ! C’est le plus beau cadeau du sort. Malheureusement, les rencontres de ce genre sont extrêmement rares et il semble, de toute évidence, que la nature se soit opposée à l’harmonie par la ruse et la violence, sans doute parce que, pour recréer le monde et rénover la vie, il lui est indispensable que subsiste cette tension entre les humains, harcelés par des tendances contradictoires et des rythmes dissemblables, mais qui néanmoins cherchent à s’unir coûte que coûte.

Sommes-nous ridicules si nous pensons, l’un comme l’autre, que, malgré tout, la passion s’adresse à une seule personne… éternellement à quelque énigmatique personne, bien définie, qui peut etre bonne ou mauvaise, indifféremment, puisque l’intensité de notre passion ne dépend aucunement de ses actes ni de ses pensées ?

Sándor Márai signe avec Les Braises un roman d’une beauté saisissante, d’autant plus fort qu’il n’accepte aucune concession ni demi-mesure. La figure du général, qui domine toute l’oeuvre comme un ogre de conte de fées, fascine autant qu’elle nous frappe, et l’on sera douloureusement ému de comprendre à quels sacrifices son orgueil démesuré et le destin auquel il a obéi toute sa vie l’ont amené.

Voilà déjà, je le pressens, une lecture qui figurera au panthéon de 2015.

Sous Le Manteau : cartes postales érotiques des Années folles

Quatre nouvelles de Philippe Jaenada, Delphine de Vigan, Serge Joncour et Anna Rozen redonnent vie à des modèles de cartes postales des Années folles, mutins et aguicheurs, dans des textes sensuels et parfois touchants.

Sous Le Manteau
Après une introduction expliquant l’engouement des soldats au front pendant la Première Guerre mondiale pour ces cartes représentant des femmes inaccessibles à leur désir et à leurs mains, et la prospérité du genre dans les années qui suivirent, ce joli livre des éditions Flammarion nous propose une galerie de jeunes femmes immortalisées dans les atours de leur temps, entre allure garçonne et fessée polissonne.

WP_20150201_003 WP_20150201_004 WP_20150201_009Si certaines ont un air plutôt sage, d’autres sont plus enjouées et s’amusent devant l’objectif du photographe. Toutes découvrent leur corps, parés de dentelle, pudiquement voilés, ou le mettent en scène à travers des jeux de miroir ou des décors Art nouveau.

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Plus rarement accompagnées, elles se laissent caresser par les mains que l’on imagine fermes d’hommes en bras de chemises ou de compagnes elles aussi dénudées. Les courbes des cuisses, des seins, sont autant d’appels à un laisser-aller sensuel, et si les photographes érotisent les corps dans des poses lascives, les écrivains ici convoqués redonnent une âme à ces modèles oubliés derrière le paravent de leur féminité.

Philippe Jaenada, déjà croisé sur ce blog pour Le Cosmonaute, ouvre le recueil avec une nouvelle dans laquelle une vieille femme, pilier de bar, alcoolique impénitente, se révèle être une de ces beautés oubliées des cartes d’antan. Le souvenir de sa grâce passée est ravivé, le temps d’un instant, pour le narrateur qui la regarde, stupéfait des ravages des années sur cette jeune femme à qui le monde semblait s’offrir. J’ai aimé retrouver la simplicité de Jaenada et son analyse tranchante des gens qui traversent le monde de ses personnages.

Si le texte de Serge Joncour ne m’a guère intéressée, je suis curieuse de découvrir plus en détails les ouvrages d’Anna Rozen, qui livre ici une nouvelle sapphique et crue, dont la vigueur n’est qu’à peine freinée par l’ingénuité de la narratrice.

C’est toutefois le texte de Delphine de Vigan qui m’a le plus émue. Elle dépeint dans « A Coeur ouvert » l’expérience d’une toute jeune femme qui s’offre au regard d’un photographe de renom avant de lui offrir à son corps. Si les premiers mots de la nouvelle laissent comprendre qu’elle juge qu’il n’est pas du pouvoir d’une femme de désirer un homme, celle qu’elle devient à travers les photos est transformée par le regard porté sur elle, et ose se donner en devançant le désir de l’homme.

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Pour le plaisir, les si jolis mots de Delphine de Vigan, lorsqu’elle raconte le plaisir féminin et le bouleversement du cœur.

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L’ensemble forme un très joli livre, que j’aurais aimé plus riche en illustrations, mais dont les reproductions sont mises en valeur par la qualité des textes qui les accompagnent. Mes préférées, très subjectivement, pour terminer…

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Un article rédigé dans le cadre du Premier Mardi, chez Stephie.

mardipermis

 

Meurtres pour rédemption, Karine Giebel

Détenue condamnée à perpétuité pour un triple meurtre, Marianne est un souffre-douleur pour l’ensemble du milieu carcéral : « née pour tuer », elle est la cible à abattre pour ses compagnes de détention, mais aussi pour certains matons, puisqu’elle a abattu deux flics. Bercée par les passages répétés du train sous sa fenêtre, la jeune femme s’évade en pensée, aidée par des fixes d’héroïne dont elle s’offre le luxe grâce à Daniel, un gardien aux yeux verts qui lui fait bientôt chavirer le coeur. Mais l’irruption au parloir de trois flics qui lui proposent la liberté bouleverse son quotidien plus que prévisible et lui offre une perspective inopinée d’avenir… dont le prix ne pourra être autre que celui du sang.

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Les policiers de Karine Giébel ont toujours été l’assurance de romans efficaces, percutants, sans temps morts ni bons sentiments qui viendraient gâcher mon goût pour l’action. Avec Meurtres pour rédemption, j’ai été servie.
Depuis les mauvais traitements par certains gardiens assoiffés d’une justice à leur sauce, aux passages à tabac et mises à mort dans les douches et les promenades, en passant par les privations, les manques et le non-respect de la personne humaine, l’auteur campe le décor de son roman dans une prison aux matons sans foi ni loi. On se prend à craindre le moindre déplacement de Marianne dans la prison, parce que le danger guette.

Marianne, au prénom qui résonne avec ironie de ses accents de liberté entre les murs de la prison, est un être d’excès. Elle aime comme elle tue, par rage, sans calcul ni préméditation, en s’abandonnant quels que soient les risques. N’ayant rien à perdre, elle se donne à Daniel pour le prix de quelques paquets de cigarettes : elle n’estime pas plus cher le prix de son corps.
Mais Daniel, qui pensait détenir les règles du jeu comme la clé des menottes, perd vite pied.

Ils se jetaient ensemble dans le vide, dans un brasier qui allait les consumer.
Vertige garanti. Lui comprit qu’il n’en sortirait pas indemne. Il y aurait un prix à payer. Faire l’amour à cette fille, c’était presque commettre un crime. Mais il se noyait dans son regard d’ombre, s’abîmait dans ce corps sublime, se disloquait sur ses flots déchaînés.

Tous deux se perdent dans un amour déraisonnable autant qu’imprudent.

Ils finirent par terre. Le lit n’était pas assez grand. La cellule non plus. La prison elle-même n’était pas assez vaste pour accueillir leur étreinte. Même le monde était trop étroit pour les contenir, les comprendre.

Mais un tel amour suscite des jalousies dès lors qu’il ne passe plus inaperçu, jusqu’à ce que la passion instille des sentiments très laids dans l’esprit d’une gardienne jalouse.

Elle n’aurait pas son amour, pas même son désir. Elle aurait au moins le lot de consolation. La vengeance.
Elle pleurait toujours. Le coeur flétri de hargne, le corps enflé d’une tristesse sans nom. La peau moite de jalousie. Cette jalousie qu’elle connaissait si bien. Jalouser, envier. Seconde nature. Ca la rongeait depuis toujours. Comme une lèpre chopée à la naissance.

Ce qui fait encore plus froid dans le dos, ce ne sont pas tant les épreuves dignes d’une jungle, ou la vengeance dévastatrice d’une rivale amoureuse, que les mystérieuses arcanes du pouvoir aux mains des ministres et des hauts fonctionnaires, dont les passe-droit évoqués dans les 989 pages de Meurtres pour rédemption laissent entrevoir un univers d’intouchables et qui donne la nausée.

De quoi imposer, si ce n’était déjà fait, Karine Giébel parmi les grands noms du polar à la française.

Eleanor & Park, Rainbow Rowell

Nouvelle élève au lycée, il n’y a pas que dans sa classe qu’Eleanor doit se faire une place. Dans le bus aussi, sa crinière rousse, ses habits rafistolés et ses rondeurs dérangent. Le premier matin,  énervé par son indécision, Park la fait asseoir à côté de lui. Il s’en fiche, de toute façon, il lit ses comics en écoutant les Smiths. Mais la nouvelle lit par dessus son épaule, et il se surprend à tourner les pages moins vite, pour la laisser faire. Un jour, il décide même de les lui prêter, et Eléanor rapporte ces comics chez elle comme un trésor. Chez elle, la vie n’est pas rose, et l’attention, bientôt l’amour que lui porte Park lui offre des horizons de liberté. Mais leur relation naissante est justement menacée par le climat dans lequel Eleanor doit vivre en permanence.

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Après Qui Es-Tu Alaska ?, il y a quelques jours, 2015 commence sur le blog avec une nouvelle romance adolescente. L’action, située en 1986 par l’auteur (belle année s’il en est), est absolument intemporelle et se fonde une fois de plus sur la magie d’un amour inattendu entre un garçon qui, sans être populaire, est bien intégré et plutôt bien vu dans son lycée, et une petite nouvelle, un peu boulotte et en marge des canons adolescents.

Ce que j’ai particulièrement aimé, dans Eleanor & Park, c’est la poésie que l’auteur confère à la relation de nos deux adolescents et qui décrit avec force et tendresse des émois nouveaux. Rainbow Rowell raconte chaque scène du point de vue de la jeune fille et du jeune garçon, successivement, ce qui permet une définition complète de leur histoire.

Il n’a pas levé les yeux. Il a entortillé le foulard autour de ses doigts jusqu’à soulever la main d’Eleanor.
Alors il a laissé glisser la soie et ses doigts dans la paume ouverte d’Eleanor.
Et Eleanor s’est désintégrée.

La simplicité et la pureté de leur amour se révèlent au fil des pages, et le couple naissant se soude autour d’intérêts communs.
Les deux personnages principaux ont l’immense avantage d’être aussi intéressants que curieux : en plus des comics et de la littérature, on baigne avec eux dans les mélodies des Smiths, des Who, des Beatles. L’univers que se créent Eleanor et Park devient une bulle, autour d’eux, qui les protège, d’abord le temps du trajet en bus, puis plus longtemps, à mesure que leur histoire s’officialise.

La galerie des personnages secondaires permet au roman d’explorer des champs divers : violence conjugale, immigration,  harcèlement moral, autant de champs délicats abordés finement dans l’œuvre, en plus de la difficulté pour Eleanor d’accepter son corps d’adolescente boulotte sous les yeux de Park, jusqu’à un dénouement qui, sans me satisfaire pleinement, (re)donne sourire et espoir.