Les Braises, Sándor Márai

Désormais âgés de 73 ans, Henri et Conrad ne se sont pas vus depuis plus de quarante ans. Eux qui furent les amis les plus proches, aussi fusionnels que peuvent l’être des jumeaux, ont été séparés par le brusque départ de Conrad pour les Colonies. Leurs retrouvailles, dont ils savent qu’elles ne dureront pas plus que le temps d’une nuit, marquent l’ultime occasion pour eux de faire éclater la vérité sur les raisons de leur éloignement mutuel.

Les BraisesC’est dans l’obscurité d’un château hongrois que se déroule l’entrevue d’Henri, son propriétaire, militaire de carrière devenu général, et de son ami Conrad. Tous deux se retrouvent dans les conditions quasi exactes qui furent celles de leur dernier dîner, presque un demi-siècle plus tôt, le général poussant l’effort jusqu’à faire reproduire le même menu au dîner.

Le château était un monde en soi, à la manière de ces grands et fastueux mausolées de pierre dans lesquels tombent en poussière des générations d’hommes et de femmes, enveloppés dans leurs linceuls de soie grise ou de toile noire. Il renfermait aussi le silence qui, tel un fidèle emprisonné à cause de sa profession de foi, dépérit sur de la paille pourrie au fond d’une cave.

Même Nini, la très vieille gouvernante, autrefois nourrice du général, est toujours là, et veille dans l’ombre à ce que le décorum soit parfait. J’ai regretté que son personnage ne soit pas davantage exploité, alors que l’auteur la présente de manière si fine.

Elle n’avait alors que seize ans et était fort belle : de petite taille, mais robuste, d’un calme et d’une assurance intérieurs, comme si son corps connaissait un secret, comme si en ses os, en sa chair et en son sang, elle recelait l’énigme du temps et de la vie, un secret indicible, incommunicable.

Les femmes, dans ce roman, sont au nombre de trois : outre Nini, on y rencontre la mère du général, une Française expatriée par amour et qui regrettera toujours son pays, et Christine, l’épouse du général, morte huit ans après le départ de Conrad. Les deux amis, pourtant, avaient décidé au sortir de l’enfance qu’aucune femme, jamais, ne pourrait briser le lien si fort de leur amitié.

Ces femmes avaient apporté dans leurs vies les premières ébauches des rêves d’amour et tout ce dont l’amour se compose : le désir, la jalousie et la solitude qui consume. Pourtant, au-delà des femmes et du monde, s’était affirmé en eux un sentiment plus fort que tous les autres. Seuls les hommes connaissent ce sentiment. Il se nomme amitié.

Toutefois, ce lien si étroit entre eux est mis à mal par une différence de nature : l’un est un aristocrate désargenté et musicien, l’autre porte son destin de militaire dans son sang. Leur tempérament les éloigne comme une fatalité, tout comme leur rapport au monde. Et si une apparente concorde subsiste, leur différence grandit et s’affirme, jusqu’à la trahison.

On aurait dit que Conrad était un magicien qui, installé dans son fauteuil, se creusait la tête pour trouver la raison d’être de l’humanité et le sens de la vie pendant que son apprenti courait le monde pour observer et lui rapporter les secrets de l’existence humaine.

Ce qui est frappant, dans la relation qu’entretiennent Henri et Conrad, c’est l’absolue certitude avec laquelle ils ont vécu pendant toutes ces années : jamais ils n’ont douté du fait qu’ils se reverraient au moins une fois avant leur mort pour régler le sujet qui les hante depuis tant de décennies.
Le souvenir de Christine, qui a partagé leur vie quelques années avant de mourir, encore fort jeune, revit avec eux à travers les souvenirs intimes évoqués par Henri, qui confie enfin ses doutes et ses erreurs.

Comme je le disais, j’ai compris bien plus tard seulement que les personnes tenant tellement à la sincérité absolue sont celles qui tremblent d’avoir un jour leur vie réellement remplie de secrets inavouables.

Les quarante années de séparation ont été l’occasion pour Henri de porter un regard peu amène sur ses propres manquements : en reconnaissant ses fautes, il apparaît sous des traits extrêmement durs et démontre le prix auquel il estime l’honneur et l’orgueil des hommes. C’est d’ailleurs justement par respect pour ces deux valeurs qu’il porte aux nues qu’il ne demande pas de comptes à Conrad, ni ne réclame d’excuses. Il a besoin que celui-ci l’écoute, car il a compris, dans ces années de solitude, l’une des raisons principales du départ de Conrad : leur discussion est un moyen pour lui d’exposer le fruit de son raisonnement et de retrouver, un temps, le plaisir du débat avec Conrad. Ainsi, leur histoire personnelle est un moyen de disserter sur l’amour et la passion.

Lorsque, par hasard, deux êtres qui ne sont pas de nature différente se rencontrent, quelle félicité ! C’est le plus beau cadeau du sort. Malheureusement, les rencontres de ce genre sont extrêmement rares et il semble, de toute évidence, que la nature se soit opposée à l’harmonie par la ruse et la violence, sans doute parce que, pour recréer le monde et rénover la vie, il lui est indispensable que subsiste cette tension entre les humains, harcelés par des tendances contradictoires et des rythmes dissemblables, mais qui néanmoins cherchent à s’unir coûte que coûte.

Sommes-nous ridicules si nous pensons, l’un comme l’autre, que, malgré tout, la passion s’adresse à une seule personne… éternellement à quelque énigmatique personne, bien définie, qui peut etre bonne ou mauvaise, indifféremment, puisque l’intensité de notre passion ne dépend aucunement de ses actes ni de ses pensées ?

Sándor Márai signe avec Les Braises un roman d’une beauté saisissante, d’autant plus fort qu’il n’accepte aucune concession ni demi-mesure. La figure du général, qui domine toute l’oeuvre comme un ogre de conte de fées, fascine autant qu’elle nous frappe, et l’on sera douloureusement ému de comprendre à quels sacrifices son orgueil démesuré et le destin auquel il a obéi toute sa vie l’ont amené.

Voilà déjà, je le pressens, une lecture qui figurera au panthéon de 2015.

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