Le Baiser dans la nuque, Hugo Boris

Atteinte d’otospongiose, Fanny devient inéluctablement sourde. Son dernier défi d’entendante se révèle de taille : elle décide d’apprendre le piano tant qu’il est encore temps. Louis sera son professeur. Rencontré à la maternité dans laquelle elle travaille, dans des circonstances tragiques, Louis est un jeune homme bourru, qui vivote tristement, hanté par ses fêlures. Tous deux, avec leurs maladresses, apprennent dès lors à s’apprivoiser, tandis que la maladie de Fanny progresse.

J’ai lu d’Hugo Boris son splendide Trois Grands Fauves, consacré à Danton, Hugo et Churchill, paru au cours de la rentrée littéraire 2013, et j’avais été frappée tant par l’écriture acérée de l’auteur que par la puissance évocatrice des portraits qu’il dresse.

Le Baiser dans la nuque est un roman bien différent. Il s’ouvre sur un événement très fort : Fanny, sage-femme, assiste Aurélie dans son accouchement, alors que celle-ci vient de perdre son conjoint Adrien dans un accident de la route aussi banal qu’atrocement douloureux. C’est Louis, le frère d’Adrien, qui se tient à côté d’Aurélie pour l’aider tant qu’il le peut. Hugo Boris nous donne à voir un trio de personnages vaillants, survivants, liés dans la douleur et l’effort pour que la vie prenne le dessus sur l’horreur de la mort du futur jeune papa.

Elle pousse des gueulements. Les cris terribles d’un animal blessé. Vous passez dans le couloir, ça vous prend là. Ces hurlements déchirants, ils viennent vous chercher, ils ont une intonation qui vous serre le cœur. Fanny n’en a jamais entendu de pareils. Ils ne sont pas plus forts, ils ne sont pas plus aigus, ou plus graves. Ils portent autre chose. Et elle écoute. Elle entend ce qu’ils cachent. Ils ne disent pas seulement j’ai mal à en crever, ils s’adressent à quelqu’un qui n’est pas là.

Et puis la vie reprend le dessus, et la maladie de Fanny envahit son quotidien. Comme un pied de nez à ce handicap qu’elle repousse autant que possible, elle se tourne vers Louis pour apprendre le piano. Ces leçons sont autant l’occasion de pratiquer l’instrument que de sortir, à intervalles plus ou moins réguliers, de la routine d’une vie qu’on imagine décevante, à moins que les années de surdité qui s’annoncent à elle ne lui donnent envie, sans qu’elle ose se l’avouer, de goûter à une liaison qui n’existe justement que parce qu’elle est impossible.

Alors, seulement, quelques gestes autres que ceux des mains frôlées sur le clavier, des cuisses côte à côté sur le tabouret de piano viendront emplir l’espace immense entre ces deux êtres perdus, et chacun vit cette histoire qui n’en est pas une sans oser en demander plus, parce que c’est justement toute la magie de leur relation aussi lente qu’invisible.

Il regarde cette pièce vide qu’il ne connaît pas, où elle était encore voilà cinq minutes. Il se lève, s’assoit, sur le velours où elle se tenait assise à l’instant, et, sans toucher au clavier, cherche la place exacte où elle était, la position de son corps, de ses bras à demi levés, veut retrouver en tâtonnant la position juste, se glisser dans le souvenir qu’il a d’elle.

Leur histoire s’inscrit en filigrane tout au long du roman, et le piano, sans devenir un prétexte, n’est finalement plus qu’un élément du décor, dans ce pavillon si commun et pourtant refuge de leur attirance inavouée. Le roman s’achève dans un serrement de cœur,  de manière inattendue et malgré tout si poignante, dans une preuve d’amour ultime et palpable.

J’avais dit « magistral », pour Trois Grands Fauves. Je le redis, sans hésitation aucune. Bravo.

La Route sanglante du jardinier Blott, Tom Sharpe

C’est la guerre entre Sir Giles et Lady Maud. Leur mariage bat de l’aile, et chacun rêve de divorcer, mais le sort de la demeure du couple les déchire : qui en aura la jouissance, s’ils se séparent ? Hors de question d’abandonner le château à l’autre ! Alors, quand un projet d’autoroute menace le domaine, Lady Maud y voit l’occasion de sauver les meubles, tandis que Sir Giles projette de tout faire sauter pour toucher de substantielles indemnités…

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Ce Tom Sharpe me replonge avec délice dans ce que j’avais tant aimé dans le premier Wilt et Le Gang des mégères apprivoisées : encore un homme en proie à une épouse dévoreuse ! Mais Sir Giles a aussi ses défauts. Adepte de scénarii sexuels peu communs, il a recours aux services d’une maîtresse qu’il a choisie pour qu’elle lui convienne de A à Z.

Elle semblait penser qu’il l’aimait pour elle-même, et ça, c’était le plus grand défaut qu’il pût trouver à une femme. Il en tremblait de la tête aux pieds. S’il l’aimait un peu […] ce n’était point pour elle-même. Car précisément, du plus loin qu’il s’en souvienne, elle manquait totalement de personnalité. C’est d’ailleurs ce qui l’avait attiré chez elle.

En effet, Lady Maud et lui ne s’accordent définitivement pas sur le plan des plaisirs de la chair, et c’est avec dépit qu’elle voit s’éloigner la descendance qu’elle espère tant.

« Je ne vous ai pas épousé pour devenir une veuve sans enfant.
– Une veuve ? fit Sir Giles en faisant la grimace.
– Le mot clé, c’est SANS ENFANT. Que vous viviez ou non est sans importance. Ce qu’il l’est, en revanche, c’est que j’aie un héritier.

Avec Tom Sharpe, les femmes en prennent pour leur grade, et les hommes sont victimes de leurs assauts. Ainsi, Dundridge, envoyé par le Ministère comme chair à canon dans cette histoire d’autoroute, « se demandait ce qu’il pouvait bien avoir pour que seules les femelles les plus affreuses lui proposent leurs services vénériens. »

Ce projet d’autoroute se révèle être une vaste fumisterie, où les préoccupations des uns se heurtent aux intérêts des autres, et où tous les moyens sont bons pour couper l’herbe sous le pied du camp adverse ! Dynamitage, chantage, implantation impromptue d’une réserve naturelle dans le parc du château, tout y passe ! Au milieu de tout ça, Dundridge se retrouve brinquebalé d’un camp à l’autre, mais opte pour une stratégie de défense.

Dundridge passait le plus clair de son temps sur le terrain, ce qui revenait à rester chez lui sans répondre au téléphone.

Un Tom Sharpe en chassant un autre, voilà une incursion réussie de plus dans la loufoquerie anglaise !

La Peau de l’ours, Joy Sorman

Tout commence par la rencontre improbable d’un ours et d’une jeune fille, la plus belle du village. De leur accouplement monstrueux et forcé naîtra un être mixte, arraché à sa mère, usé, abusé par les hommes qui veulent s’approprier sa force et faire de lui un gagne-pain aussi fascinant que lucratif. La Peau de l’ours est son histoire.

sormanA la manière d’un conte, le prologue qui ouvre le dernier roman de Joy Sorman nous guide à travers des temps immémoriaux pour retrouver les règles fixant les rapports entre les hommes et les ours.

Un pacte avait été conclu entre l’ours et les villageois.

Un accord si ancien que son origine se perdait, qu’il semblait avoir été passé pour l’éternité, sédimenté à jamais dans la roche de la grotte : la paix régnerait entre l’ours et les habitants du hameau aussi longtemps que la bête n’approcherait pas les enfants.

L’enlèvement de la jeune et belle Suzanne par l’ours qui en fait sa compagne marque le début de l’histoire de l’être hybride qui sera le fruit de leur union prolongée et terrifiante. Le viol de Suzanne la fait passer de l’autre côté : elle devient coupable de s’être donnée à l’ours, comme si la bestialité l’avait gagnée, devenant ainsi aussi animale que l’ours.
Plus loin dans l’ouvrage, le héros devenu adulte sera confronté à l’amour et au désir violent et volontaire des femmes : ainsi se posera véritablement la question des rapports troubles que peuvent entretenir les deux.

Madame Yucca désirait peut-être cette union, mais humain trop humain j’ai réprimé avec obstination mon désir mon instinct, refluant, renonçant – tous les élans de mon corps désormais circonscrits aux seuls numéros du cirque -, colonisé par les souvenirs d’une violence que je ne voulais ni lui transmettre ni lui infliger. La serrant contre moi dans l’obscurité embaumée et chaude de ma cage, je me suis vu homme entravé et animal empêché, bestialité perdue et évidence disparue, je me suis vu éloigné de ma vie, homme invisible et bête incertaine, je me suis vu bander en vain.

Cet enfant, cet ourson, qu’est-il ? Les traits de la bête prenant le pas sur ceux de l’homme, le voilà livré à un montreur d’ours, à des forains, vendu pour des combats d’animaux ou pour un zoo. C’est au cirque, parmi les freaks, qu’il trouvera la place qui lui convient le mieux. Le passage de l’enfance à l’animalité grandissante est un moment trouble, qui dessine déjà pour le héros du roman les traits d’une vie gâchée.

Mais à mesure que le souvenir de l’enfant velu s’éloigne en moi la mélancolie gagne, c’est le sentiment acide d’une disparition, d’un destin escamoté, comme si l’épaisseur de mes poils avait définitivement recouvert la possibilité de vivre ma vie.

Récit puissant, La Peau de l’ours réfléchit à la perception de l’ours par une société qui a évacué la puissance de son symbole : l’ours n’est plus un modèle dangereux et imposant, l’emblème des rois, mais est passé du côté des enfants qu’il fascine et attendrit.
Par ailleurs, Joy Sorman interroge la frontière très fine entre humanité et animalité à travers le portrait de son héros, qui oscille dans sa double nature fascinante entre l’homme et la bête.

Je découvre le pouvoir des bêtes sur les esprits humains, un pouvoir bien plus fort que celui, misérable, que j’exerçais avec le montreur, le pouvoir de ranimer la démence, de provoquer la transe, une dévotion absolue, un amour affamé, un espoir insensé – qu’attendent-ils de nous ? nous prennent-ils pour leurs sauveurs ? Je croyais être un roi déchu, je suis peut-être un dieu, tombé, soumis, domestiqué, mais un dieu.

Jamais de caricature, ni des hommes, ni des bêtes, un style aussi poétique que fébrile : La Peau de l’ours est indiscutablement ma lecture la plus fascinante de cette rentrée littéraire.

L'avis du Pr. Platypus, qui cite un très bel extrait de l'ouvrage.

La Fractale des raviolis, Pierre Raufast

Parce que Marc l’a trompée « par inadvertance », son épouse décide de l’assassiner. Mais La Fractale des raviolis n’est pas le récit qui mène à ce plat vengeur : un souvenir en entraînant un autre, cette femme digresse, raconte, revient sur des histoires, parfois de famille, parfois anciennes… De médailles en rats-taupes, d’escroquerie en talents naturels, les raviolis s’éloignent et reviennent à vitesse grand V.

fractaleraviolisJe l’avais confié à L’Irrégulière : un tel titre, entre mathématiques et loufoquerie, a d’emblée le don de me faire fuir. C’était sans compter la persuasion de mes libraires qui me l’ont mis dans les mains avant même que je puisse discuter. Peine perdue…

Les premiers courts, très courts chapitres, ont réussi à me faire sourire. Le livre s’ouvre sur la confidence de Marc à son épouse, qu’elle reprend pour présenter son projet de vengeance : « Je suis désolé, ma chérie, je l’ai sautée par inadvertance. » On comprendra sans peine le ton grinçant de l’épouse meurtrie quelques lignes plus loin : « En tout cas, le porc qui vit à mes côtés ne m’a pas sautée avec autant d’inadvertance depuis longtemps… ».

De la même manière, j’ai d’abord été séduite par le principe narratif : cheminant dans le récit de la femme trompée, on passe d’une histoire à l’autre à un rythme soutenu. J’ai été si convaincue par l’histoire des Vierges de Barhofk que je l’ai un instant crue véridique !

Pourtant, le procédé s’essouffle, et les histoires s’enchaînent sans queue ni tête. On passe allègrement de l’une à l’autre en perdant de vue ce qui vient d’être dit, sous des prétextes parfois un peu faciles. Tout cela semble durer à l’infini, et le livre de 250 pages pourrait en compter mille de plus ! Le retour tant attendu au point de départ est soutenu par des ficelles trop artificielles, et la fin, qui aurait pu clore en beauté un cycle plus ou moins réussi à mon goût, est le point culminant du saugrenu et, pour le coup, presque risible.

Ainsi, si je salue un procédé qui aurait pu me séduire, j’espère que Pierre Raufast nous réservera à l’avenir de totales réussites !

En Finir Avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis

Enfant qui a « des manières », le petit Eddy Bellegueule est le souffre-douleur de deux collégiens qui le maltraitent, et ne sont que la partie émergée d’un iceberg de violence ordinaire et quotidienne, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur d’un cocon familial qui n’a rien d’enchanteur. Entre insultes, incompréhension et amour maladroit, Eddy-Edouard raconte son envie de grandir, et de partir.

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Récit d’une adolescence dont la brutalité sort au grand jour, En Finir Avec Eddy Bellegueule a fait couler beaucoup d’encre à sa sortie : dans quelle mesure cet ouvrage est-il autobiographique ? Roman, autofiction ? Finalement, peu importe.

Le premier roman du prodige Edouard Louis est la chronique d’une adolescence qui aurait pu être d’une banalité affligeante si elle n’était marquée du poids irrémédiable de la misère humaine, cette misère plus douloureuse encore que le manque d’argent, qui fait se complaire dans son triste sort la famille d’Eddy, engluée dans ses préjugés.

Parfait exemple des lois de l’hérédité de Zola et de l’influence du milieu sur l’être humain, Eddy Bellegueule, qui porte selon son père « un nom de dur », devrait être un homme, un vrai. Son destin se joue entre l’usine ou la prison. Il devrait se battre, se montrer dur envers les femmes, lutter un jour contre l’envie de frapper ses gosses. Mais il n’en est rien. S’il s’efforce de lutter de tout son être contre ce qui s’impose petit à petit à lui, il ne fait que se voiler la face, et finit par mettre des mots sur ce qu’il ressent : attiré par les garçons, il doit se construire avec les surnoms haineux des autres, adultes et enfants.

On a parlé en long, en large et en travers des passages les plus crus et les plus violents de ce livre : crachats, insultes, découverte très brutale de la sexualité. Toutefois, ce qui m’a semblé le plus violent, c’est la lucidité avec laquelle l’auteur comprend la fatalité qui s’abat sur sa famille, sa communauté, son village, son monde, et qui aurait dû régir sa propre vie :

« Elle [sa mère] ne comprenait pas que sa trajectoire, ce qu’elle appelait ses erreurs, entrait au contraire dans un ensemble de mécaniques parfaitement logiques, presque réglées d’avance, implacables. Elle ne se rendait pas compte que sa famille, ses parents, ses frères, sœurs, ses enfants même, et la quasi-totalité des habitants du village, avaient connu les mêmes problèmes, que ce qu’elle appelait donc des erreurs n’étaient en réalité que la plus parfaite expression du déroulement normal des choses. »

Lu après le déferlement de réactions à sa sortie, l’ouvrage me paraît avoir largement sa place parmi les titres les plus marquants de l’année. Nul doute que l’on attende désormais au tournant le prochain titre de l’auteur.

Le Cosmonaute, Philippe Jaenada

Après des années de célibat gai et insouciant, Hector rencontre Pimprenelle, qui apparaît dans sa vie et s’impose à lui, dans toute sa folie et dans toute sa légèreté, comme la femme de sa vie. Parents d’un petit Oscar, ils ont tout pour être heureux. Mais Pimprenelle devient petit à petit une autre, et impose aux hommes de sa vie un quotidien éprouvant et usant.

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C’est une virée récente à Paris qui m’a mis ce Jaenada entre les mains, trouvé au détour d’une librairie spécialisée dans l’occasion : j’ai aussitôt pensé à Stephie, qui en a vanté les mérites à deux reprises.

D’emblée, le style de l’auteur surprend. Il use et abuse des parenthèses, parfois enchâssées, et part dans des digressions déjantées qui m’ont réjouie. Tout est prétexte à la plaisanterie, et Hector, le narrateur, s’impose à nous comme étant un homme excessivement sympathique.

Toutefois, contrairement à ce qu’on lit sur la couverture, Le Cosmonaute n’est pas qu’un roman pour rire. L’accouchement de Pimprenelle, raconté dans la première partie, est une succession de moments douloureux, et rien ne nous est épargné dans la souffrance de la parturiente. En nous racontant son impression, Hector remet l’homme à sa place difficile lors de l’accouchement, entre sentiment d’impuissance lorsque la femme perd pied à force de douleur et d’inutilité dans le travail de mise au monde. C’est un long passage aussi émouvant que touchant, mais qui semble déjà rompre un peu la solidité du couple atypique que Pimprenelle et Hector forment tous deux.

Pimprenelle, après la naissance d’Oscar, devient peu à peu une femme jalouse, possessive, et obsédée par le ménage et le rangement de leur foyer. Chaque chose a sa place, à quelques millimètres près. La logique qu’elle développe dans le rapport entre son mari et le monde extérieur devient faussé : « dans son esprit détraqué, si je suis bien avec quelqu’un d’autre, c’est que je ne suis pas bien avec elle. Chacune de mes distractions est une défaite pour elle.«  Toute la fin du livre se déroule dans un climat d’excessive tension entre les deux époux, et Hector est partagé entre son amour pour Pimprenelle et les envies de violence, voire de meurtre, qu’elle lui inspire.

En effet, au-delà du rire et de la tension, le récit est avant tout un roman d’amour, dans lequel Hector témoigne de l’amour et de sa dépendance envers la singulière Pimprenelle, « avec son corps fait pour baiser, son sourire qui [le] désintègre, ses yeux perdus, son visage, clair, si émouvant, sa tête de folle. »
Leur rencontre, comique au possible, dans une forêt allemande peuplée de motards crasseux à l’occasion d’un mariage, est un vrai coup de foudre : « en une seconde, je me suis senti happé par elle, projeté en elle – je lui appartenais, j’étais déjà quelque part en elle, en une seconde de mélange. Je la reconnaissais comme celle en qui je devais me fondre – j’éprouvais une sensation, violente, de reconnaissance. C’est comme ça. […] Il me suffisait de l’avoir trouvée, de savoir qu’elle était là : le reste n’était qu’une question de mots, de manières, de construction. »

Première lecture réussie d’un Philippe Jaenada : voilà qui en présage bien d’autres !

On ne voyait que le bonheur, Grégoire Delacourt

En s’adressant à son fils Léon, Antoine, presque quadragénaire, retrace l’enfance qui l’a déglingué à jamais : son père, qui fut trop faible, sa mère, qui les abandonna, sa sœur, qui perdit la moitié d’elle-même à la mort de sa jumelle… C’est l’occasion pour lui de porter un regard critique sur son propre statut : comment pallier avec ses enfants les erreurs tant reprochées à son père ?

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Comme avec La Liste de mes envies, Grégoire Delacourt use de sommes d’argent pour présenter le propos de son roman : chaque chapitre, très court, se présente sous le prétexte d’un certain prix, que ce soit celui d’un café, d’un cadeau, d’une indemnité… Les souvenirs d’Antoine reviennent sur ce qui constitue finalement le coût d’une vie, mais l’on se rend vite compte que le plus précieux ne peut se monnayer ou se calculer : « Nous n’étions pas une famille à câlins, nous n’avions pas les gestes caressants ni les mots tendres, dodus. Chez nous, les sentiments restaient à leur place : à l’intérieur. » Lorsque le petit garçon demande à sa mère si elle l’aime, sa réponse est glaçante : « Elle m’a répondu : sans doute. Sans doute, mais à quoi ça sert ? »

C’est bien d’amour maternel dont Antoine se retrouve privé lorsque sa mère décide de quitter le foyer familial parce qu’elle pleure « la vie qu’elle n’a pas eue » et « ces vies qu’elle aurait pu connaître. » Dès lors, toute l’attention du petit garçon se tourne vers son père, qui s’avère décevant, trop mou, trop terne, incapable d’endosser son rôle et de rassurer les enfants. En racontant ces instantanés, ces souvenirs, ces clichés sur lesquels seule l’illusion du bonheur se dessine, Antoine prend conscience de sa propre faillibilité, de sa propre faillite.

« Ne sois jamais comme ton père, Antoine, sois brutal, sois fort, sers-toi, bouscule les femmes, fais-les tourbillonner, fais-les rêver, promets, même ce que tu ne pourras pas tenir, on vit toutes d’espérances, pas de réalité. »

Je ne m’attendais vraiment pas à un tel choc en entamant ce nouveau Delacourt. Arrivée à la fin de la première partie, j’ai bien failli fermer le livre et m’arrêter là. Les mots sont beaux, les mots sont durs, et ils révèlent l’atrocité du geste, aussi incompréhensible que douloureux. On est bien loin de La Liste de mes envies, ou de La Première Chose qu’on regarde, qui cataloguent parfois Delacourt parmi ces auteurs un peu faciles.
Chaque mot retentit comme un pincement au coeur, et ce qui ne peut s’expliquer n’a pas besoin de l’être, parce que la douleur prime sur la logique ou le dicible. Et je crois que je ne serai pas la seule à vouloir arrêter ma lecture en pleine route, parce que ce qu’il y a de pire m’a sauté à la gorge.

Si la deuxième partie m’a moins convaincue, mais permet de tracer une belle évolution des sentiments, je reste sûre qu’On ne voyait que le bonheur est LE roman le plus marquant de Grégoire Delacourt. Que ce titre le consacre comme un écrivain de grand talent, je le souhaite fortement.

Leiloona et Laure sont elles aussi frappées en plein coeur.

Last Exit To Brooklyn, Hubert Selby Jr.

Autour du bar du Grec gravite une foule de petites frappes, voyous à la petite semaine, qui passent des nuits à rêver argent facile, filles avec lesquelles coucher, et belles bagnoles. C’est tout un monde de misère qui se réunit chaque nuit, tenant debout grâce à un cocktail détonant d’alcool et de drogue, et s’enfonce chaque nuit un peu plus dans la fange.

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Il y a un peu plus de deux ans, la lecture du Démon avait été une telle claque que je m’étais juré de continuer à découvrir l’œuvre de l’auteur. D’ailleurs, je crois bien n’avoir rien lu de si fort depuis… excepté Last Exit To Brooklyn, qui prouve une nouvelle fois à quel point Selby Jr. excelle dans la peinture des noirceurs américaines.

Le livre est constitué de six parties, qui plongent dans la triste vie de personnages paumés se satisfaisant de leur existence qu’ils croient tapageuse mais n’est en réalité que misérable. Ainsi, dans la deuxième partie, Georgette, un travesti, tente de faire succomber à ses charmes le beau Vinnie qui la maltraite et la méprise, sous des airs de feinte camaraderie. Douleur physique, douleur morale, tout se noie dans la benzédrine, pour dessiner un triste portrait des illusions amoureuses.

Dans la quatrième partie, la plus terrible à mon sens, on suit la jeune Tralala dans sa fulgurante descente aux enfers. Accompagnant quelques voyous, elle détrousse chaque soir marins ou soldats, qu’elle séduit avant que ses acolytes ne leur vident les poches, quitte à les laisser pour morts s’ils s’avèrent récalcitrants. Voulant faire bande à part, Tralala se met à coucher pour de l’argent, qu’elle ne réclame pas mais qu’elle fauche. Si cet argent vient d’abord facilement, Tralala se prend au piège et, lorsque des hommes la refusent, ou la violentent pour échapper à ses stratagèmes, elle veut se rassurer. Alors, pensant qu’elle peut toujours séduire, elle sera victime d’un viol collectif parce qu’on sait d’elle qu’on en obtiendra ce qu’on en veut.
« Elle retourna au bar pour retrouver un autre type ou un bateau tout entier. Ca ne changeait pas grand-chose. »

« Elle ne regardait même plus autour d’elle se contentant de dire oui, oui, qu’est-ce que ça fout et elle poussait son verre vide vers le barman et parfois elle ne voyait même plus le visage de l’homme saoul qui lui payait des pots, qui se roulait sur son ventre ou sanglotait contre ses seins ; elle buvait puis arrachait ses vêtements, étendait les jambes et se laissait partir à la dérive dans le sommeil ou l’hébétude de l’ivresse après qu’il l’eût baisée. »

Parfois insidieuse, parfois éclatante, la violence est partout dans ce recueil de Selby Jr. où les personnages, guidés par leurs plus bas instincts, agissent entre eux comme des animaux. Les relations de couple n’existent qu’à travers cette  violence, physique et sexuelle. Les enfants grandissent livrés à eux-mêmes, plongés dans cette même violence familiale au quotidien.
Les personnages naviguent dans une vie sur laquelle ils n’ont aucune prise, et qui les balaie les uns après les autres, causant leur perte. Last Exit To Brooklyn est un coup de poing porté à l’estomac, un de ces livres qui vous coupent les jambes par tant d’horreur et de misère portées aux nues par les personnages eux-mêmes.

Lucy [Luc Besson, 2014]

Après avoir été piégée par un petit ami fumeux, Lucy est forcée par un narcotrafiquant à lui servir de mule : un sachet contenant du CPH-4 de synthèse, une nouvelle drogue surpuissante, lui est implanté dans l’abdomen. Un passage à tabac violent fait s’ouvrir le sachet, et le corps de Lucy absorbe des quantités phénoménales de cette drogue, lui permettant d' »ouvrir » son cerveau à des capacités encore inexplorées pour l’espèce humaine. Lucy va chercher à se venger d’une part, mais aussi à survivre et à transmettre ses nouvelles connaissances.

LucyAprès avoir été un temps séduite par une bande-annonce alléchante, j’avais ensuite entendu trop de mauvaises critiques pour avoir envie de franchir le pas et aller voir Lucy. J’aurais mieux fait de m’en tenir là. Mais c’était sans compter un long week-end de 15 août, qui m’a guidée tout droit vers le cinéma le plus proche.

La bande-annonce qui met en avant quelques cascades et moments forts du film n’était pas mensongère : Lucy aurait pu faire un bon film d’action. La toute première partie du film, à Taïwan, m’avait convaincue : Lucy piégée par Richard, puis conduite devant le terrible mafioso, est interprétée par une Scarlett Johansson investie, que je me suis plu à suivre.
Problème : on ne s’arrête pas là. Déjà, les premiers effets du CPH-4 sur le corps de Lucy m’ont fait hausser un sourcil empli de doute. Mais. Elle se colle au plafond, soit.

Là où le bât blesse vraiment, c’est lorsqu’on sort du registre du film d’action pour basculer dans le n’importe quoi : plutôt que de « simplement » se venger du trafiquant qui cherche à récupérer son précieux bien, voilà Lucy pleine de préoccupations éthiques. Madame a des synapses et des neurones hyperactifs, et elle est bien décidée à en parler au Professeur Norman, éminent spécialiste du cerveau humain interprété par Morgan Freeman. Oui, mais elle connaît déjà tout, et notre professeur n’est que le spectateur du savoir sans borne de Lucy. Si Morgan Freeman a vraiment l’air de se demander ce qu’il fait là, rassurons-le : nous aussi.
La compréhension immédiate de son cas par Lucy, son auto diagnostic, sont bien trop faciles, tout comme le manque de surprise du professeur, convaincu par ce qui n’est impossible à aucun hacker qui se respecte. Le cerveau trop ouvert de Lucy justifie donc toutes les incohérences du scénario. Le plus ridicule dans tout ça reste encore le contrôle de son corps par Lucy, qui lui permet d’évoluer à l’infini : pitié. Je regrette d’ailleurs que le voyage ou la projection dans le temps et l’espace, qui pouvait être très intéressant, ait été l’occasion pour Besson de faire du Besson, et de rendre tout ça risible. En apothéose, une reconstitution de la création d’Adam par Michel-Ange made in Besson entre Lucy et son homonyme australopithèque. J’ai honte, je vous le dis.

Dossier 64, Jussi Adler Olsen

Carl, Assad et Rose reprennent du service avec un nouveau cold case ! Comment expliquer la disparition simultanée de cinq personnes en 1987, ayant pour certaines un lien bien triste avec l’île de Sprogo, qui servait auparavant d’asile d’aliénées ? Est-il bien vrai qu’on les y torturait, avant de les stériliser de force afin qu’elles ne viennent pas souiller de rejetons débiles la race danoise ? Curt Wad, qui brigue avec son parti des sièges au Parlement, est un des artisans de cette Lutte Secrète, et le voilà menacé par le département V, qu’il décide de mettre hors d’état de nuire.

9782226254214gQuatrième tome déjà des enquêtes de Carl et Assad, desquels on ne sépare désormais plus Rose, Dossier 64 est, à mon avis, le plus faiblard des tomes de la série.

Dans les deux premiers tomes, Miséricorde et Profanation, l’enquête était au coeur même du roman, et nos deux héros aussi différents que complémentaires devaient unir leurs forces et des méthodes opposées pour faire face aux formes les plus abouties de violence et de perversion.
Avec Dossier 64, l’auteur opte pour un ton d’emblée différent : davantage de réflexions qui se veulent humoristiques gâchent dès les premières pages mes retrouvailles avec Carl. Avec Nete Hermansen, on retrouve le système intéressant victime devenue bourreau développé dans Profanation, cette fois, forcément, avec un sacré sentiment de déjà vu.

Par ailleurs, l’enquête avance au petit bonheur la chance, et non véritablement grâce au travail de fond des enquêteurs. Seule Rose tire son épingle du jeu, là où Assad agit toujours dans l’ombre (pirouette évitant à l’auteur de nous décrire l’enquête !) et où Carl semble uniquement inquiété par sa relation avec Mona et son propre transit intestinal : pitié !
Enfin, le pauvre, pauvre Hardy est sacrifié sur l’autel d’un pseudo-suspense qui le laisse végéter, dans tous les sens du terme, depuis le premier tome. Qu’on en fasse quelque chose !

Pourtant, qu’on se le dise ; s’il devait y avoir un tome 5, alors je le lirai pour y retrouver ce qu’Adler Olsen semble avoir perdu au fil de sa série : le goût du thriller pur et dur.