Qui Es-Tu Alaska ?, John Green

Dans son lycée, Miles est un jeune garçon tranquille et, à vrai dire, sans véritables amis. Alors, quand vient le temps de rejoindre Culver Creek, le pensionnat qu’avait fréquenté son père, Miles fonde de grands espoirs sur la tournure que peut désormais prendre sans vie. Il se voit attribuer la chambre du Colonel, un garçon petit, trapu, extraverti, forte tête… tout ce que Miles n’est pas. Le Colonel le prend en main et, le surnommant le Gros, lui présente Takumi et Alaska, les deux autres membres de la bande. Alaska, aux courbes fascinantes, lunatique et mystérieuse, hypnotise Miles et lui inspire un amour dévorant. Jusqu’à l’irréparable.

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Comme un grand nombre de ses lecteurs, j’imagine, je suis venue à John Green par Nos Etoiles contraires. On retrouve dans ce roman le duo garçon/fille qui se tourne autour, et qui est l’élément phare d’une majorité de romances adolescentes, mais c’est cette fois le jeune garçon qui en est le narrateur. J’avoue préférer ce point de vue, allez savoir pourquoi.

A y réfléchir, au moment d’écrire cet article, je me demande ce qui différencie ce roman des milliers d’autres sur le même sujet. Un jeune garçon timide aime une jeune fille intéressante, en couple avec un garçon plus âgé et populaire. Soit. Pourtant, là où John Green se démarque du lot, c’est en n’épargnant ni lecteurs, ni personnages : on retrouve certes les thèmes qui constituent les préoccupations adolescentes de tout temps (la drague, l’attirance, l’alcool, la désobéissance aux règles établies), mais sans facilité, ni cliché. Le regard que Miles porte sur Alaska est très beau, s’attachant à détailler avec poésie ce qu’il aime d’elle. Mais surtout, surtout, John Green catapulte ses héros dans une situation inattendue, aussi cruelle qu’irréversible, et dans laquelle il choisit de ne guère laisser de place aux adultes. En cela, il frappe étrangement fort. On y croit, parfois moins, mais les épisodes narrés sont frappés au coin du bon sens.

Miles, par ailleurs, m’a inspiré une tendresse toute particulière. J’ai aimé son goût pour les dernières paroles des gens célèbres, et sa quête d’un Grand Peut-être, comme il nomme sa recherche d’une vie plus folle, plus intense. Alaska sera le tourbillon qu’il attendait sans y croire, et envisager une vie sans elle lui parait insurmontable.

Ma peur, la voilà, j’ai perdu quelque chose d’important que je ne peux pas retrouver alors que j’en ai besoin. C’est la peur du type qui a perdu ses lunettes et à qui l’opticien annonce qu’il n’y en a plus une seule paire dans le monde entier, qu’il devra faire sans dorénavant.

La rancoeur de Miles, et la manière dont il gère et dépasse sa colère et son chagrin font de ce roman une incursion dans un monde adolescent parfois dur, souvent ingrat, mais une jolie parenthèse, toujours pleine d’espoir.

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Adolphe, Benjamin Constant

A vingt-deux ans, suivant la volonté de son père, Adolphe entreprend un voyage en Europe avant d’embrasser une carrière. Indifférent à la société des hommes qui l’entourent, il rencontre Ellénore et s’éprend d’elle. Si elle est plus âgée, il la juge pourtant être une conquête digne de lui. Mais Ellénore, qui résiste d’abord, se jette à corps perdu dans cet amour qu’elle porte aux nues et Adolphe se sent dépassé par la force des sentiments qu’il lui inspire.

Adolphe

Il est des livres qui ont une résonance toute particulière en vous, et dont chaque mot fait vibrer une corde sensible. Adolphe est de ceux-là.

L’amour que se vouent Ellénore et Adolphe lors des premiers temps de leur relation tient de l’absolu : ils ne vivent qu’au travers l’un de l’autre, ne trouvant de repos et de consolation qu’à deux.

Enfin je vous vois, je vous vois et je respire, et je vous contemple et je m’arrête, comme le fugitif qui touche au sol protecteur qui doit le garantir de la mort.

Pourtant, cet amour qui touche au sublime est gâté par l’inégale implication de chacun : si Adolphe, las du peu de liberté qui lui reste maintenant qu’il entretient une relation officielle, essaie fort maladroitement de se détacher d’Ellénore, celle-ci s’engage envers et contre tout pour retenir un homme qu’elle finit par s’aliéner.

Nos cœurs défiants et blessés ne se rencontraient plus.

Ainsi, c’est surtout la fin de l’amour que relate Adolphe, entre derniers sursauts de tendresse et animosité quasi constante, quand l’amour qui subsiste ne suffit pas pour calmer les esprits et apaiser les douleurs.

Je reprenais quelquefois avec elle le langage de l’amour, mais ces émotions et ce langage ressemblaient à ces feuilles pâles et décolorées qui, par un reste de végétation funèbre, croissent languissamment sur les branches d’un arbre déraciné.

L’histoire des deux amants vire au tragique car Adolphe, qui ne peut trouver la force d’affronter Ellénore pour la quitter, laisse s’empoisonner une situation bientôt insupportable, ce qu’elle lui reproche.

Elle pouvait s’être trompée, elle pouvait avoir donné sa vie à un homme dur et aride ; j’étais le maître de mes actions, mais je n’étais pas le maître de la forcer à souffrir, délaissée par celui pour lequel elle avait tout immolé.

Pire encore, la souffrance qui naît et demeure irrésolue entre eux ruine toute possibilité d’amélioration, et l’on voit leur couple se déliter à mesure qu’Adolphe renonce et qu’Ellénore s’entête.

Je ne saurais peindre quelles amertumes et quelles fureurs résultèrent de nos rapports ainsi compliqués. Notre vie ne fut qu’un perpétuel orage ; l’intimité perdit tous ses charmes, et l’amour toute sa douceur ; il n’y eut plus même entre nous ces retours passagers qui semblent guérir pour quelques instants d’incurables blessures. La vérité se fit jour de toutes parts, et j’empruntai, pour me faire entendre, les expressions les plus dures et les plus impitoyables. Je ne m’arrêtais que lorsque je voyais Ellénore dans les larmes, et ses larmes mêmes n’étaient qu’une lave brûlante qui, tombant goutte à goutte sur mon cœur, m’arrachait des cris, sans pouvoir m’arracher un désaveu.

Adolphe se révèle être un tableau amer de la pitoyable lâcheté de son personnage éponyme. L’amour d’Adolphe, qu’il croit véritable, évolue en un amour-propre malsain : ce n’est plus tant Ellénore qu’il adore que l’image de lui qu’elle lui renvoie. Lorsqu’il la perd, ce n’est pas elle qu’il pleure, mais le fait de ne plus exister au monde pour personne. Toutefois, loin d’inspirer l’antipathie, le couple d’amants malheureux ne fait que rappeler les tourments de la passion amoureuse ramenée là à ses racines premières : en latin, le verbe patior, duquel vient le mot passion, signifie souffrir. Passion rime alors avec destruction.

En passant

Rencontre avec Lydie Salvayre, Goncourt 2014

Le mercredi 5 novembre dernier était décerné le prix Goncourt. Après Pierre Lemaître en 2013 pour Au Revoir là-haut, 2014 est l’année de Lydie Salvayre pour Pas Pleurer. Lydie Salvayre rejoint ainsi de grands noms de la littérature française : Romain Gary, Simone de Beauvoir, Julien Gracq, André Malraux pour ne citer qu’eux.

paspleurercouvertureSi les occasions se font rares de pouvoir se faire dédicacer La Condition humaine ou de discuter avec Simone de Beauvoir de ses Mandarins, j’ai eu la chance hier soir de rencontrer Lydie Salvayre et de passer des heures charmantes en sa compagnie !

Avant même de savoir que Lydie Salvayre ferait partie du dernier carré de la sélection du jury du Goncourt,  mes libraires chéries de L’Autre Monde l’avaient ajoutée à leur planning de rencontres et dédicaces.

Sans titre

Dès le 5 novembre, à l’annonce de l’attribution du Goncourt à Lydie Salvayre, le doute s’emparait de nous, fidèles de la première heure de L’Autre Monde : la lauréate, recherchée par toutes les émissions radiophoniques et télévisées possibles et imaginables, maintiendrait-elle sa venue à Avallon, petite ville de l’Yonne, sept mille habitants au compteur ? Le suspense était total !
Carole et Evelyne, nos deux libraires, nous ont bientôt confirmé la grande nouvelle : elles allaient bien recevoir Lydie Salvayre !

Merci à tous ceux qui ont croisé les doigts, ceux qui ont croisé les coussinets  et ceux qui ont allumé des cierges. Rendez-vous dans une semaine pour un bel évènement avec une belle romancière.

Mais la renommée du Goncourt introduisait une nouvelle problématique : comment accueillir dignement et l’auteur, et la foule de lecteurs et/ou de curieux ?
C’est finalement à la salle des Maréchaux de la mairie qu’a eu lieu hier vendredi 14 novembre la rencontre avec Lydie Salvayre.

Pour la peine, j’avais troqué mes stylos rouges et ma collection de craies et endossé mon habit de bénévole pour donner un coup de main afin de canaliser la foule en délire.

Retouchée avec Lumia Selfie

Pour l’occasion, la librairie avait fait le plein : de nombreux exemplaires de Pas Pleurer, aux éditions du Seuil, et de ses précédents romans en poche aux éditions Points étaient disponibles à la vente, en vue de la dédicace qui ouvrait la rencontre et devait aussi la clôturer.

WP_20141114_003 1 WP_20141114_005 1 WP_20141114_011La salle de la mairie se trouve vite comble, ce que sait apprécier M. le maire qui le remarque dans son discours, et se montre tout ouïe pour écouter Lydie Salvayre parler de Pas Pleurer.

10384223_1552878321622099_1083596098418244491_nAnimée par Evelyne et Yannick Petit, présentateur de l’émission littéraire Wagon-Livres sur la radio locale Radyonne, la discussion s’ouvre sur les remerciements d’Evelyne qui sait gré à Lydie Salvayre de respecter ses engagements en venant à Avallon comme cela était prévu depuis si longtemps !

On entre ensuite rapidement dans le vif du sujet : interrogée sur le titre de son roman, Lydie Salvayre explique que « pas pleurer » est une expression utilisée par la poétesse russe Marina Tsvetaïeva, qui écrit lors de son douloureux exil à Boris Pasternak pour lui confier que sa Russie lui manque, puis utilise ces mots, « pas pleurer« , pour ne pas se lamenter sur son sort. Lydie Salvayre, qui déteste en littérature le sentimentalisme larmoyant, raconte comment ces mots lui ont évoqué sa mère et font de ce titre une vraie bannière.

WP_20141114_030 1Lydie Salvayre s’attarde ensuite longuement sur l’importance de la voix de Bernanos au sein de son roman, qui accompagne celle de Montsé, sa mère, et plus précisément sur le texte terrible Les Grands Cimetières sous la lune, pamphlet contre les Nationaux et l’Eglise catholique espagnole. Les voix de Bernanos et de Montsé font donc entendre deux récits de la guerre d’Espagne dans Pas Pleurer, Montsé découvrant comment elle, qui n’a rien vécu, ne sait rien du monde, peut parler, désirer, aimer et ressentir du plaisir, tant personnel que collectif.

Dans un sourire, l’auteur ajoute qu’elle espérait secrètement faire naître chez ses lecteurs une réflexion et une méditation sur le fanatisme religieux et les partis politiques qui se décorent de l’adjectif national…

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Évoquant son écriture, Lydie Salvayre revient sur la création du fragnol, cette langue malhabile et incorrecte parlée par les émigrés espagnols et dont elle avait honte, petite, avant de trouver en vieillissant qu’elle rendait la langue française plus drôle et poétique. Ainsi, elle le demande : la langue doit-elle rester pure, close, fermée, immuable, ou s’ouvrir aux langues étrangères pour rester vivante ? Lydie Salvayre nous raconte ensuite quelques erreurs de langue amusantes qu’elle entendait dans la bouche de sa mère, créant une vraie « langue maternelle« .

A la question de savoir pourquoi ses parents ne sont pas dans le roman désignés par des termes tels que papa et maman, Lydie Salvayre avoue une ruse romanesque, qui lui permet de faire de sa mère un personnage de roman, la faisant passer de maman à Montsé. Si sa mère n’est plus de ce monde pour partager avec elle la joie d’avoir reçu le Goncourt, Lydie Salvayre, reprenant les mots d’Eric Chevillard sur son blog, explique que l’au-delà prolonge pour les non croyants l’existence des morts pour ceux qui les ont aimés. Ainsi, son livre, désormais couronné par le Goncourt, permettra-t-il à Montsé de ne jamais être oubliée…

Après les questions du public, d’abord timide, la soirée s’achève par les mots, très touchants, d’un membre de l’association icaunaise Mémoire et Histoire des Républicains espagnols, qui avait par ailleurs installé dans la salle une exposition temporaire.

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C’est en rappelant le mot d’ordre des libertaires que Lydie Salvayre termine son intervention :

A l’impossible je suis tenu, pour qu’un peu de possible advienne.

Elle se prête ensuite au jeu des signatures pendant un long moment, et prend le temps d’un mot avec chaque lecteur.

WP_20141114_037 1 WP_20141114_041 1 WP_20141114_044 1On aurait pu s’en tenir là, si Carole et Evelyne ne nous avaient proposé, à Khadie et moi, de nous joindre à elles pour dîner. Et c’est ainsi qu’un soir de novembre 2014, je me retrouve au Vaudésir, la meilleure table avallonnaise, pour dîner avec mes deux libraires chéries, Lydie Salvayre, Marie, son attachée de presse au Seuil, et Khadie.

10730768_10152788000826544_4136100015820168509_nMes aïeux, quelle soirée ! Autour de deux bouteilles d’Epineuil, d’un velouté de châtaignes et d’un bon boeuf bourguignon, la soirée se prolonge et nous permet de parler de Volodine et sa maman dijonnaise, des mérites comparés de nos assiettes, des prénoms castillans ou catalans de Pas Pleurer, et de notre belle Bourgogne.

Merci à mes douces libraires de m’avoir associée à cette soirée exceptionnelle, et au plaisir d’accrocher à nouveau mon badge L’Autre Monde ! A venir, sur le blog, la lecture commune entre Khadie et moi d’Hymne, un Salvayre visiblement très rock !

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Le Baiser dans la nuque, Hugo Boris

Atteinte d’otospongiose, Fanny devient inéluctablement sourde. Son dernier défi d’entendante se révèle de taille : elle décide d’apprendre le piano tant qu’il est encore temps. Louis sera son professeur. Rencontré à la maternité dans laquelle elle travaille, dans des circonstances tragiques, Louis est un jeune homme bourru, qui vivote tristement, hanté par ses fêlures. Tous deux, avec leurs maladresses, apprennent dès lors à s’apprivoiser, tandis que la maladie de Fanny progresse.

J’ai lu d’Hugo Boris son splendide Trois Grands Fauves, consacré à Danton, Hugo et Churchill, paru au cours de la rentrée littéraire 2013, et j’avais été frappée tant par l’écriture acérée de l’auteur que par la puissance évocatrice des portraits qu’il dresse.

Le Baiser dans la nuque est un roman bien différent. Il s’ouvre sur un événement très fort : Fanny, sage-femme, assiste Aurélie dans son accouchement, alors que celle-ci vient de perdre son conjoint Adrien dans un accident de la route aussi banal qu’atrocement douloureux. C’est Louis, le frère d’Adrien, qui se tient à côté d’Aurélie pour l’aider tant qu’il le peut. Hugo Boris nous donne à voir un trio de personnages vaillants, survivants, liés dans la douleur et l’effort pour que la vie prenne le dessus sur l’horreur de la mort du futur jeune papa.

Elle pousse des gueulements. Les cris terribles d’un animal blessé. Vous passez dans le couloir, ça vous prend là. Ces hurlements déchirants, ils viennent vous chercher, ils ont une intonation qui vous serre le cœur. Fanny n’en a jamais entendu de pareils. Ils ne sont pas plus forts, ils ne sont pas plus aigus, ou plus graves. Ils portent autre chose. Et elle écoute. Elle entend ce qu’ils cachent. Ils ne disent pas seulement j’ai mal à en crever, ils s’adressent à quelqu’un qui n’est pas là.

Et puis la vie reprend le dessus, et la maladie de Fanny envahit son quotidien. Comme un pied de nez à ce handicap qu’elle repousse autant que possible, elle se tourne vers Louis pour apprendre le piano. Ces leçons sont autant l’occasion de pratiquer l’instrument que de sortir, à intervalles plus ou moins réguliers, de la routine d’une vie qu’on imagine décevante, à moins que les années de surdité qui s’annoncent à elle ne lui donnent envie, sans qu’elle ose se l’avouer, de goûter à une liaison qui n’existe justement que parce qu’elle est impossible.

Alors, seulement, quelques gestes autres que ceux des mains frôlées sur le clavier, des cuisses côte à côté sur le tabouret de piano viendront emplir l’espace immense entre ces deux êtres perdus, et chacun vit cette histoire qui n’en est pas une sans oser en demander plus, parce que c’est justement toute la magie de leur relation aussi lente qu’invisible.

Il regarde cette pièce vide qu’il ne connaît pas, où elle était encore voilà cinq minutes. Il se lève, s’assoit, sur le velours où elle se tenait assise à l’instant, et, sans toucher au clavier, cherche la place exacte où elle était, la position de son corps, de ses bras à demi levés, veut retrouver en tâtonnant la position juste, se glisser dans le souvenir qu’il a d’elle.

Leur histoire s’inscrit en filigrane tout au long du roman, et le piano, sans devenir un prétexte, n’est finalement plus qu’un élément du décor, dans ce pavillon si commun et pourtant refuge de leur attirance inavouée. Le roman s’achève dans un serrement de cœur,  de manière inattendue et malgré tout si poignante, dans une preuve d’amour ultime et palpable.

J’avais dit « magistral », pour Trois Grands Fauves. Je le redis, sans hésitation aucune. Bravo.

La Route sanglante du jardinier Blott, Tom Sharpe

C’est la guerre entre Sir Giles et Lady Maud. Leur mariage bat de l’aile, et chacun rêve de divorcer, mais le sort de la demeure du couple les déchire : qui en aura la jouissance, s’ils se séparent ? Hors de question d’abandonner le château à l’autre ! Alors, quand un projet d’autoroute menace le domaine, Lady Maud y voit l’occasion de sauver les meubles, tandis que Sir Giles projette de tout faire sauter pour toucher de substantielles indemnités…

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Ce Tom Sharpe me replonge avec délice dans ce que j’avais tant aimé dans le premier Wilt et Le Gang des mégères apprivoisées : encore un homme en proie à une épouse dévoreuse ! Mais Sir Giles a aussi ses défauts. Adepte de scénarii sexuels peu communs, il a recours aux services d’une maîtresse qu’il a choisie pour qu’elle lui convienne de A à Z.

Elle semblait penser qu’il l’aimait pour elle-même, et ça, c’était le plus grand défaut qu’il pût trouver à une femme. Il en tremblait de la tête aux pieds. S’il l’aimait un peu […] ce n’était point pour elle-même. Car précisément, du plus loin qu’il s’en souvienne, elle manquait totalement de personnalité. C’est d’ailleurs ce qui l’avait attiré chez elle.

En effet, Lady Maud et lui ne s’accordent définitivement pas sur le plan des plaisirs de la chair, et c’est avec dépit qu’elle voit s’éloigner la descendance qu’elle espère tant.

« Je ne vous ai pas épousé pour devenir une veuve sans enfant.
– Une veuve ? fit Sir Giles en faisant la grimace.
– Le mot clé, c’est SANS ENFANT. Que vous viviez ou non est sans importance. Ce qu’il l’est, en revanche, c’est que j’aie un héritier.

Avec Tom Sharpe, les femmes en prennent pour leur grade, et les hommes sont victimes de leurs assauts. Ainsi, Dundridge, envoyé par le Ministère comme chair à canon dans cette histoire d’autoroute, « se demandait ce qu’il pouvait bien avoir pour que seules les femelles les plus affreuses lui proposent leurs services vénériens. »

Ce projet d’autoroute se révèle être une vaste fumisterie, où les préoccupations des uns se heurtent aux intérêts des autres, et où tous les moyens sont bons pour couper l’herbe sous le pied du camp adverse ! Dynamitage, chantage, implantation impromptue d’une réserve naturelle dans le parc du château, tout y passe ! Au milieu de tout ça, Dundridge se retrouve brinquebalé d’un camp à l’autre, mais opte pour une stratégie de défense.

Dundridge passait le plus clair de son temps sur le terrain, ce qui revenait à rester chez lui sans répondre au téléphone.

Un Tom Sharpe en chassant un autre, voilà une incursion réussie de plus dans la loufoquerie anglaise !

La Peau de l’ours, Joy Sorman

Tout commence par la rencontre improbable d’un ours et d’une jeune fille, la plus belle du village. De leur accouplement monstrueux et forcé naîtra un être mixte, arraché à sa mère, usé, abusé par les hommes qui veulent s’approprier sa force et faire de lui un gagne-pain aussi fascinant que lucratif. La Peau de l’ours est son histoire.

sormanA la manière d’un conte, le prologue qui ouvre le dernier roman de Joy Sorman nous guide à travers des temps immémoriaux pour retrouver les règles fixant les rapports entre les hommes et les ours.

Un pacte avait été conclu entre l’ours et les villageois.

Un accord si ancien que son origine se perdait, qu’il semblait avoir été passé pour l’éternité, sédimenté à jamais dans la roche de la grotte : la paix régnerait entre l’ours et les habitants du hameau aussi longtemps que la bête n’approcherait pas les enfants.

L’enlèvement de la jeune et belle Suzanne par l’ours qui en fait sa compagne marque le début de l’histoire de l’être hybride qui sera le fruit de leur union prolongée et terrifiante. Le viol de Suzanne la fait passer de l’autre côté : elle devient coupable de s’être donnée à l’ours, comme si la bestialité l’avait gagnée, devenant ainsi aussi animale que l’ours.
Plus loin dans l’ouvrage, le héros devenu adulte sera confronté à l’amour et au désir violent et volontaire des femmes : ainsi se posera véritablement la question des rapports troubles que peuvent entretenir les deux.

Madame Yucca désirait peut-être cette union, mais humain trop humain j’ai réprimé avec obstination mon désir mon instinct, refluant, renonçant – tous les élans de mon corps désormais circonscrits aux seuls numéros du cirque -, colonisé par les souvenirs d’une violence que je ne voulais ni lui transmettre ni lui infliger. La serrant contre moi dans l’obscurité embaumée et chaude de ma cage, je me suis vu homme entravé et animal empêché, bestialité perdue et évidence disparue, je me suis vu éloigné de ma vie, homme invisible et bête incertaine, je me suis vu bander en vain.

Cet enfant, cet ourson, qu’est-il ? Les traits de la bête prenant le pas sur ceux de l’homme, le voilà livré à un montreur d’ours, à des forains, vendu pour des combats d’animaux ou pour un zoo. C’est au cirque, parmi les freaks, qu’il trouvera la place qui lui convient le mieux. Le passage de l’enfance à l’animalité grandissante est un moment trouble, qui dessine déjà pour le héros du roman les traits d’une vie gâchée.

Mais à mesure que le souvenir de l’enfant velu s’éloigne en moi la mélancolie gagne, c’est le sentiment acide d’une disparition, d’un destin escamoté, comme si l’épaisseur de mes poils avait définitivement recouvert la possibilité de vivre ma vie.

Récit puissant, La Peau de l’ours réfléchit à la perception de l’ours par une société qui a évacué la puissance de son symbole : l’ours n’est plus un modèle dangereux et imposant, l’emblème des rois, mais est passé du côté des enfants qu’il fascine et attendrit.
Par ailleurs, Joy Sorman interroge la frontière très fine entre humanité et animalité à travers le portrait de son héros, qui oscille dans sa double nature fascinante entre l’homme et la bête.

Je découvre le pouvoir des bêtes sur les esprits humains, un pouvoir bien plus fort que celui, misérable, que j’exerçais avec le montreur, le pouvoir de ranimer la démence, de provoquer la transe, une dévotion absolue, un amour affamé, un espoir insensé – qu’attendent-ils de nous ? nous prennent-ils pour leurs sauveurs ? Je croyais être un roi déchu, je suis peut-être un dieu, tombé, soumis, domestiqué, mais un dieu.

Jamais de caricature, ni des hommes, ni des bêtes, un style aussi poétique que fébrile : La Peau de l’ours est indiscutablement ma lecture la plus fascinante de cette rentrée littéraire.

L'avis du Pr. Platypus, qui cite un très bel extrait de l'ouvrage.

La Fractale des raviolis, Pierre Raufast

Parce que Marc l’a trompée « par inadvertance », son épouse décide de l’assassiner. Mais La Fractale des raviolis n’est pas le récit qui mène à ce plat vengeur : un souvenir en entraînant un autre, cette femme digresse, raconte, revient sur des histoires, parfois de famille, parfois anciennes… De médailles en rats-taupes, d’escroquerie en talents naturels, les raviolis s’éloignent et reviennent à vitesse grand V.

fractaleraviolisJe l’avais confié à L’Irrégulière : un tel titre, entre mathématiques et loufoquerie, a d’emblée le don de me faire fuir. C’était sans compter la persuasion de mes libraires qui me l’ont mis dans les mains avant même que je puisse discuter. Peine perdue…

Les premiers courts, très courts chapitres, ont réussi à me faire sourire. Le livre s’ouvre sur la confidence de Marc à son épouse, qu’elle reprend pour présenter son projet de vengeance : « Je suis désolé, ma chérie, je l’ai sautée par inadvertance. » On comprendra sans peine le ton grinçant de l’épouse meurtrie quelques lignes plus loin : « En tout cas, le porc qui vit à mes côtés ne m’a pas sautée avec autant d’inadvertance depuis longtemps… ».

De la même manière, j’ai d’abord été séduite par le principe narratif : cheminant dans le récit de la femme trompée, on passe d’une histoire à l’autre à un rythme soutenu. J’ai été si convaincue par l’histoire des Vierges de Barhofk que je l’ai un instant crue véridique !

Pourtant, le procédé s’essouffle, et les histoires s’enchaînent sans queue ni tête. On passe allègrement de l’une à l’autre en perdant de vue ce qui vient d’être dit, sous des prétextes parfois un peu faciles. Tout cela semble durer à l’infini, et le livre de 250 pages pourrait en compter mille de plus ! Le retour tant attendu au point de départ est soutenu par des ficelles trop artificielles, et la fin, qui aurait pu clore en beauté un cycle plus ou moins réussi à mon goût, est le point culminant du saugrenu et, pour le coup, presque risible.

Ainsi, si je salue un procédé qui aurait pu me séduire, j’espère que Pierre Raufast nous réservera à l’avenir de totales réussites !